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Posts Tagged ‘Le Pen; Front national; FN; Marine’

Retour dimanche matin 20 mars d’un périple dans un désert des antipodes. En attendant les bagages, premières informations pour moi du drame vécu par les Japonais depuis plus de 10 jours et premières réactions: apitoiement devant les pertes humaines et les dégâts, craintes devant les dangers latents du nucléaire, admiration devant le courage exemplaire.

Plus tard, passage au bureau de vote, vote électronique puis sieste pour récupérer. Le soir à 20 heures, cataclysme, tsunami, catastrophe politique: le FN arrive en seconde position au premier tour des cantonales. Faire barrage, arrêter la descente aux enfers, tuer la bête immonde, je me couche l’esprit bourdonnant d’images d’héroïsme exemplaire, me voyant en sauveur de la République, faisant barrage de mon corps face à la « France moisie » qui n’a pas compris que la diversité et  le vivre ensemble sont l’avenir.

J’ai pourtant beau essayer d’être positif, dés le pyjama enfilé, ma nuit et les nuits suivantes sont peuplées de cauchemars. Dans les replis de mon cerveau, mis en alerte des journées entières par les appels à la résistance des dirigeants politiques républicains, des journalistes clairvoyants, des consciences intellectuelles, se profilent les graves dangers que peut nous faire courir le FN. 

Je rêve ainsi que, pour assouvir sa soif de pouvoir et sa volonté de domination, il entreprend des actions violentes dans le pays, exerce des pressions ignominieuses sur le gouvernement, et prend en otage la population. Dans un premier cauchemar, le voici en train de bloquer un grand port français pour mettre à genou l’économie d’une région, voire de la France entière, dans un autre, je le vois assiéger les dépôts de carburant, dans d’autres encore, il impose des grèves tournantes interminables dans les transports publics, il gangrène la vertueuse éducation nationale qui cesse les cours en dépit des examens en vue, il infecte l’administration pour lui faire cesser tout service. Malgré les millions de chômeurs et de citoyens à aider, le Pôle Emploi cesse le travail, les juges arrêtent les procès, ici et là, divers services de la fonction publique accumulent grèves du zèle, tournantes, totales. La peur me réveille brusquement, je cours à la porte vérifier qu’elle soit bien verrouillée, j’épie les ténèbres de la rue déserte à la recherche d’un argousin embusqué pour me surveiller.

Vendredi matin, le 25 mars, épuisé par plusieurs nuits sans sommeil, je rejoins Charles au bistrot d’en bas. Je le retrouve plongé dans le Parisien du jour lisant un entretien de deux pages entières (plus la Une avec photo) d’un brillant journaliste avec Johnny Halliday. Je lui raconte mes cauchemars. « Tu vois, me dit-il, dans le journal, Johnny, après avoir parlé de la stérilité de sa femme, de ses impôts, de son chalet en Suisse conclut aussi en disant que la montée du FN lui fait peur ».

« Je trouve que nous avons de la chance en France d’avoir des médias qui prennent autant de soin à nous informer et à nous élever l’esprit, et mes peurs sont donc justifiées » dis-je.

A ce moment, Louis est intervenu pour dire que nous avions déjà vécu tous ces événements plusieurs fois, que  c’était à chaque fois particulièrement pénible, mais que le FN n’y était pour rien. Louis intervient toujours pour critiquer. Heureusement, il y a Monsieur Roux!

 Monsieur Roux est un professeur à la retraite qui prend son café assis à une table du bistrot, toujours attentif à nos préoccupations et prêt à nous conseiller, un vrai pédagogue. Dés le début mai 1968, il avait suivi les consignes des syndicats et refusé de rendre les copies des devoirs de ses élèves. Maintenant, 43 ans après, il recherche ses anciens élèves pour les leur rendre. Ce sens du service public m’impressionne toujours.

Il nous explique que toutes ces actions étaient des « actions citoyennes », dictées par la « lutte contre l’arbitraire » et « destinées à libérer les travailleurs de l’emprise de l’argent », qu’il ne faut pas en avoir peur, mais les soutenir. Il ajoute: « le FN est lui dangereux, car le FN, c’est rien et ses électeurs des moins que rien. Tout est dans l’intention, et chez eux, l’intention est mauvaise. Il faut donc  faire barrage, car le FN est à 15% soit 1,5 électeurs sur 10 ».

Louis ricane dans son coin, alors Charles explique. J’aime bien quand Charles explique. Il a fait l’école des cadres à l’époque où le camarade Georges Marchais était secrétaire général. Charles il dit toujours: « Pour moi, l’école des cadres, c’est du globalement positif ». Alors Charles dit: « Regarde. Un verre d’eau à coté d’un demi de bière, c’est rien, et même moins que rien’. J’acquiesce.  » Et pourtant, poursuit-il, des millions de verres d’eau, ça te fait un tsunami. Tiens, demande aux Japonais! ».

Alors, là j’ai tout compris! Mais, cette image me donne comme un formidable coup de poing à l’estomac. Je peux juste avaler mon demi et rentrer, abasourdi par cette révélation. Sur le chemin du retour, je me dis que si 15%, ça fait un et demi sur dix, alors, ça fait beaucoup. Je commence à compter les passants que je croise. Au huitième, je change de trottoir en regardant, de biais et de loin, le neuvième qui est, immanquablement, une moitié d’électeur FN et le dixième qui est un électeur FN plein.

Comme je me sens un peu plein moi aussi après mon demi à jeun, je rentre chez moi sans tarder. Mais je me dis que je ne peux pas continuer comme cela, je ne veux pas à avoir à changer de trottoir toutes les huit personnes, pour éviter de me faire casser la gueule par un facho. Et comment faire alors dans le métro, au cinéma, dans les supermarchés? Si des millions de riens, cela fait un tsunami, alors, s’il y en a plus, qu’est-ce que cela fait? Plusieurs tsunamis? Un tsunami géantissime? Il faut donc faire barrage. Et pour le faire solide, je vais donc analyser la situation. Charles, il dit toujours: « Cherche par toi même et analyse! ».

Je me suis dit alors: « Je vais compter pour savoir combien ça fait de verres d’eau tous ces riens et moins que rien. Et après, je demanderai à monsieur Roux combien il y avait de verres d’eau dans la vague du tsunami des Japonais. Et comme ça, je saurais si je peux faire barrage où si je dois partir ». 

Bon, le FN c’est Le Pen, alors j’ai commencé à compter les voix de Le Pen aux présidentielles. J’ai considéré les voix,  parce que des verres d’eau en pourcentage, je ne sais pas très bien ce que cela peut donner. Mais j’ai quand même pris les pourcentages des inscrits, car je me suis dit que cela me permettrait de mieux voir ce que les électeurs FN représentaient au milieu de tous les électeurs potentiels qui sont finalement les gens que je croise dans la rue. Pour faire encore plus juste, il faudrait comparer le nombre d’électeurs FN à la population totale. Mais là, ce serait supposer que les bébés peuvent déjà être FN de naissance, et je veux éviter les amalgames.

En 1974, Le Pen a 190 921 voix. Bon, ça fait pas mal de verres d’eau, mais quand même, par rapport à un tsunami, on pouvait éponger à l’époque. Il semble que cela ai été fait, en 1981, il n’est pas là!

En 1988, il est de retour et il recueille 4 376 742 votes sur 38 179 118 votants, soit 11,46%. Joli coup, Mitterrand et le PS n’ont pas du le voir venir, car sinon, ils l’auraient empêché, ça c’est sûr. Il n’y a qu’à entendre le PS s’égosiller aujourd’hui. Pas de raisons que les socialistes de hier aient été plus mauvais que ceux d’aujourd’hui. En plus, ils étaient au gouvernement. A mon avis, c’est parce qu’ils avaient trop de travail. Enfin, il faudra quand même que je demande à M. Roux ce qu’il en pense.

En 1995, 39 993 954 votants, il recueille 4 571 138 voix (11.43%). Malgré Mitterrand et le PS, la bête immonde réussit à se maintenir! La, cela paraît un peu bizarre! 

Arrive 2002, 41 192 272 votants, il a 4 804 713 voix, soit 11.66%. Il se maintient toujours. Curieux, j’entends pourtant beaucoup de commentaires ces derniers jours disant que: « Chirac avait su, avec son refus de toute compromission, tenir le FN à l’écart, c’est pas le cas aujourd’hui, avec les appels du pied incessants, le discours sécuritaire, les coups de menton à relents fascistes qui font le lit de l’extrême droite. Bon enfin, on va voir. J’ai du mal entendre! »

En 2007, sur 44 472 834 votants, il a 3 834 530 voix (8,62%). Là, la bête immonde fléchit. Un million de riens de perdus, ça fait quand même un beau petit tsunami en moins.

Oui, mais reste 2011.

Alors voyons. Il faut comparer les deux cantonales identiques soit 2004 et 2011. En 2004, il y a, sur le périmètre considéré, 20 053 956 inscrits, 1 490 315 votent FN soit 7,43% (PS: 3 226 525 soit 16,08% ; UMP + UDF: 3 158 918 soit 15,75 %). En 2011, il y a désormais 21 295 938 inscrits sur le périmètre. Le FN obtient 1 379 902 voix soit 6,48% (PS: 2 284 967 voix soit 10,73%; UMP: 1 554 744 voix soit 7,3%).

Arrivé à ce stade, je compare. Je m’aperçois que le FN a perdu 110 413 voix entre 2004 et 2011, le PS lui a perdu 941 558 voix et l’UMP 1 604 174 voix. (Pour l’UMP je me dis que c’est un peu plus difficile à être sûr d’avoir bien cerné la question, car en 2004, il y avait le MODEM, mais en 2011, il ne reste que le Nouveau centre. Encore que le MODEM, c’est plutôt un rien de rien en termes de voix).

Passons, le sujet est le FN. Là, j’ai eu un grand moment de bonheur: en fait, il perd un bon nombre de voix. En plus, je me dis qu’une consultation électorale de 21 millions de votants, ça fait quand même un super sondage, et que l’on peut se faire une idée de la présidentielle de 2012 avec ça, même si le fond de la question n’est pas tout à fait le même. Essayons quand même. 

Si je multiplie par deux les chiffres 2011, je devrais être ni plus près, ni plus loin, des résultats de sondages portant sur « Un panel de 1100 personnes choisies selon la méthode des quotas » comme disent les instituts. Alors pour 2012, cela ferait  1 379 902*2= 2 759 804 voix pour le FN, soit son plus mauvais score depuis que Mitterrand l’a ressuscité en 1988! Impressionnant, non?

Arrivé au bout de ce travail, je ne peux pas dire que je suis plus tranquille. Car je me demande comment: « Les électeurs de l’UMP sont partis vers le FN » comme dit la Gauche puisque le FN a perdu plus de 100 000 électeurs. Je me demande aussi pourquoi l’UMP qui se présente contre la gauche peut, pour certains de ses membres, demander de voter pour le PS, afin de « faire barrage au FN ». Vu la situation, l’on se demande à quoi doit servir le barrage: à éviter que d’autres électeurs arrivent, mais en fait ils partent! Peut-être alors comme tout barrage hydraulique à éviter que les verres d’eau partent? Il faudrait que PS et UMP nous éclairent sur ce point.

 Je me demande, je me demande … si les deux grands « partis de gouvernement » ne me prennent pas pour un imbécile! Ne vous prennent pas,  vous aussi, pour des imbéciles, et n’agitent pas en permanence des chiffons rouges sous nos yeux pour nous cacher leur incapacité à gouverner correctement ce pays. Et ça, c’est autrement plus inquiétant que quelques verres d’eau de plus ou de moins dans la vague du tsunami, surtout lorsque ce tsunami semble n’être qu’une image virtuelle mise dans nos têtes par les politiques, les médias, les grandes  consciences intellectuelles.

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